La première fleur de sureau ramassée a parfumé tout mon mois de juin

Par

Le parfum miel-citron m’a sauté au nez quand j’ai posé la première ombelle de sureau sur la table, à Champagnole. Il était 9 h 30, le jardin gardait encore une fraîcheur humide, et mes doigts portaient déjà un peu de pollen jaune. Les fleurs avaient cette finesse fragile qui se froisse au moindre geste. Je suis restée un moment sans bouger, avec le panier sur la hanche, avant de comprendre que cette première cueillette allait me suivre tout le mois de juin. Dans la cuisine de l’Herbier sous la Rochette, l’odeur a gagné l’air en quelques secondes.

J’étais loin d’imaginer à quel point cette petite cueillette allait m’embarquer

J’étais déjà installée dans le Jura depuis longtemps quand j’ai commencé à regarder le sureau de près. J’ai deux grands enfants, un compagnon, et un potager d’aromatiques au bord de la maison, alors je cuisine au rythme de ce qui pousse. J’ai appris à garder les pieds dans le réel. Je n’ai jamais aimé les plantes traitées comme des poudres magiques. Je préfère les voir, les toucher, puis les passer à la casserole. Ce printemps-là, je suis partie avec un panier simple et mes ciseaux de cuisine.

Le temps me manquait. Entre les articles à rendre et la maison qui tourne, je réservais la cueillette au samedi matin ou à une fenêtre de 40 minutes, avant le déjeuner. Je regardais la rosée partir, puis je filais vers la lisière. Je faisais attention à ne pas prélever tout un arbuste, ni à laisser les branches nues. J’ai fini par comprendre que cette cueillette raisonnable demandait plus de patience que d’élan. Si je traînais, le panier perdait de sa tenue. Les fleurs prenaient vite cette teinte crème mate qui annonce que le moment file.

J’étais sûre de moi au départ. J’avais entendu parler de sirop, de limonade, de beignets, et je pensais que le parfum serait presque trop simple. Puis j’ai hésité. Est-ce que quelques ombelles suffiraient vraiment ? Est-ce que ce miel-citron ne finirait pas noyé dans le sucre ? J’avais aussi une crainte plus bête, les petites bêtes cachées dans les corymbes. Je me suis dit que je verrais bien à l’usage. Et c’est là que j’ai été convaincue, pas avant.

La surprise a commencé dès que j’ai ramassé la première ombelle

Je suis partie avant midi, un matin sec, avec mon panier en osier et un torchon plié au fond. La première ombelle m’a demandé une vraie délicatesse. Les fleurons s’accrochaient à peine, et le moindre geste trop vif faisait tomber un nuage de pollen jaune sur mes doigts. Quand j’ai secoué très doucement le corymbe, l’odeur sucrée et musquée a pris le dessus. J’ai posé la tête de fleurs dans le panier. Il y a eu ce petit ploc léger, que j’aime encore. À cet instant, j’ai compris que la fraîcheur comptait autant que la taille de la récolte.

Le premier raté est venu le jour où je suis rentrée trop tard. Il était 11 h 40, et les fleurs avaient déjà perdu un peu de nerf. Dans le panier, elles sentaient moins fort. J’avais laissé trop de tiges vertes, parce que je m’étais dit que ça tenait mieux. Mauvaise idée. Au fil de la macération, cette verdeur a glissé vers une amertume sèche. J’ai aussi fait l’erreur de rincer une poignée à grande eau, par réflexe. Le parfum est parti dans l’évier, et le liquide final avait l’air lavé lui aussi.

À la maison, le bouquet posé sur la table a rempli la pièce en moins d’une minute. L’odeur a été plus forte dedans qu’au bord du chemin. Je me suis retrouvée, un peu bêtement, à ouvrir la fenêtre alors qu’il ne faisait pas chaud. Je suis rentrée avec le torchon déjà moucheté de jaune. Les ombelles avaient aussi ramené leur petit monde. Des pucerons, deux fourmis, et un minuscule coléoptère se sont montrés quand j’ai étalé les fleurs. Si je secouais trop fort, je perdais le pollen. Si je secouais trop peu, je gardais les invités. J’ai donc trié à la main, fleur par fleur, avec un bol vide à côté.

Au fil des jours, j’ai changé de méthode. Je cueillais uniquement les ombelles bien ouvertes, par temps sec, et je les laissais quelques minutes à l’ombre avant usage. Je les étalais en couche fine, jamais serrées dans un sac fermé. Le parfum restait net, et les fleurs continuaient même à s’ouvrir un peu après la cueillette. L’odeur du panier changeait pendant l’après-midi, ce qui me faisait revenir y sentir encore. J’ai aussi appris à garder la préparation dans la journée, ou le lendemain au plus tard. Après 24 heures, les fleurs déjà cueillies perdaient ce petit éclat qui fait toute la différence.

C’est en froissant doucement les fleurs que la magie a opéré

Le vrai basculement est venu quand j’ai froissé une ombelle entre deux doigts. Le parfum a jailli d’un coup, comme si la fleur avait gardé sa réponse pour ce seul geste. Je me suis sentie basculer dans une autre lecture de juin. Ce n’était pas une odeur décorative. C’était vivant, précis, presque gourmand. J’ai levé la main vers mon nez, puis j’ai reposé la tige sans réfléchir. J’ai compris que le bon moment se lisait dans cette secousse-là, pas dans un calendrier.

Ensuite, j’ai laissé les fleurs en macération pour un sirop pendant 36 heures, puis j’ai filtré avant la mise en bouteille. Le goût floral restait fin, sans lourdeur. Dans une limonade maison, la fleur donnait une note légère, presque transparente, qui plaisait à mes deux grands enfants au goûter. Dans les beignets, j’ai gardé une cuisson brève pour ne pas manger le parfum.

La première fois où j’ai cru que ça ne marchait pas, j’avais récolté après une pluie de 9 h 30. Les fleurs étaient lourdes, et le parfum restait au fond du panier. En cuisinant, j’ai obtenu un sirop pâle, un peu plat, avec une pointe verte en fin de bouche. J’avais aussi laissé quelques corymbes en fin de floraison, par paresse. Le résultat m’a déçue. J’ai hésité à tout jeter. J’ai gardé le bocal deux jours puis j’ai compris que rien ne rattrapait vraiment cette récolte.

Au bout du compte, ce que je sais maintenant et que j’ignorais au départ

Ce que je sais maintenant, c’est que la fenêtre est minuscule. Une matinée sèche change tout. Dès que la rosée reste, le parfum baisse. Dès que la chaleur monte, le panier s’éteint. Les petites bêtes, elles, ne se laissent pas toujours dompter. J’ai cessé de les chasser à grands gestes, parce que j’abîmais les fleurs en même temps. Le tri à la main m’a pris du temps au début, mais il m’a évité des préparations ternes. Je regarde aussi les pédoncules verts au cœur de l’ombelle. Quand ils sont trop présents, l’amertume arrive vite.

Je referais sans hésiter la cueillette du matin, avec un panier aéré et un torchon sec au fond. Je ne laverais plus à grande eau. Je secouerais doucement, puis je laisserais les ombelles respirer à l’ombre. Je couperais les tiges plus court, sans chercher à faire gros. J’ai appris qu’une poignée bien choisie parfumait mieux qu’un saladier trop plein. Et je ne sous-estimerais plus la quantité nécessaire. Pour un sirop qui tienne la route, il m’en faut 7 ombelles bien ouvertes, pas deux pauvres têtes cueillies à la va-vite.

Quand je trie à la main et que je cuisine dans la journée, le sureau garde toute sa finesse. J’ai trouvé que le terrain restait large, du sirop au vinaigre aromatisé, et qu’il suffisait plusieurs fois d’une petite cueillette pour parfumer la maison. J’ai aussi pensé aux baies de sureau, et à quelques fleurs de saison comme l’acacia. Elles ont leur place, mais elles ne me donnent pas la même secousse au nez.

J’ai gardé le sureau du côté du goût et de l’expérience, jamais de la théorie. Pour l’usage médicinal, je renvoie à un professionnel de santé. Moi, je garde la fleur pour les bocaux de juin et les soirs où la cuisine de Champagnole sent la confiserie légère. Ce soir-là, dans l’Herbier sous la Rochette, j’ai su que cette première cueillette reviendrait chaque année. Pas pour la quantité. Pour cette odeur claire, qui me remet le mois de juin entre les mains.

Avatar de Ivanna Landry
La rédaction